LA VUELTA DE MARTÍN FIERRO · CHANT XXXII · 1879
Les conseils de Martín Fierro à ses fils : le chant entier, strophe par strophe
Au terme d’une vie de pertes, de fuites et de retrouvailles, Martín Fierro réunit ses deux fils et le fils de Cruz et leur transmet ce qu’il a appris. Ce sont les strophes les plus citées de la littérature argentine, et elles prennent tout leur sens quand on se souvient des fautes de l’homme qui les prononce.

Comment lire cette page
Nous reproduisons les 31 strophes et les 186 vers du chant XXXII dans l’espagnol original de José Hernández, sans moderniser l’orthographe. Sous chacune vient une traduction d’étude en prose, rédigée par notre équipe pour aider à comprendre le sens. Ce n’est pas une traduction littéraire et elle ne cherche pas à reproduire la rime : les vers restent toujours ceux de Hernández.
Les mots qui déroutent le plus, comme « naides » (personne), « güeno » (bon) ou « juego » (feu), sont expliqués à chaque strophe.
Le chant peut aussi être lu dans le lecteur du texte original.
Comment comprendre ces conseils ?
Ces vers ne sont pas un recueil de proverbes détaché de l’histoire. Celui qui parle a été enrôlé de force, a perdu sa famille, s’est fait un ami loyal et a tué plus d’une fois. Ce parcours complique l’autorité morale du père et rend le poème plus riche.
L’union répond à une famille brisée. Le travail prend son sens après l’enrôlement forcé et la perte du rancho. Le refus de la violence demande au lecteur de se souvenir de ce qu’a fait le narrateur, et non de l’oublier. Hernández crée une voix qui enseigne et qui, en même temps, peut être mise en question.
Le chant XXXII en entier
Original en espagnol, suivi de la traduction d’étude. Les notes viennent après certaines strophes, jamais à l’intérieur des vers.
Strophe 1144
-Un padre que da consejosmás que padre es un amigo;ansi como tal les digoque vivan con precaución:naides sabe en que rincónse oculta el que es su enemigo. Traduction d’étude
Un père qui donne des conseils est plus qu’un père : c’est un ami. Et c’est en ami que je vous dis de vivre avec prudence, car personne ne sait dans quel recoin se cache son ennemi.
- ansí
- ainsi (así)
- naides
- personne (nadie)
- rincón
- recoin
Strophe 1145
Yo nunca tuve otra escuelaque una vida desgraciada:no estrañen si en la jugadaalguna vez me equivoco,pues debe saber muy pocoaquel que no aprendió nada. Traduction d’étude
Je n’ai jamais eu d’autre école qu’une vie de malheur : ne vous étonnez pas si, en cours de partie, il m’arrive de me tromper. Celui qui n’a rien appris ne peut pas savoir grand-chose.
- no estrañen
- ne vous étonnez pas (no extrañen)
Strophe 1146
Hay hombres que de su cenciatienen la cabeza llena;hay sabios de todas menas,mas digo, sin ser muy ducho:es mejor que aprender muchoel aprender cosas gúenas. Traduction d’étude
Il y a des hommes qui ont la tête pleine de science ; il y a des savants de toute espèce. Mais je vous le dis, sans être bien savant : mieux vaut apprendre de bonnes choses qu’apprendre beaucoup.
- cencia
- science (ciencia)
- menas
- espèces, sortes
- ducho
- expert, chevronné
- gúenas
- bonnes (buenas)
Strophe 1147
No aprovechan los trabajossi no han de enseñarnos nada;el hombre, de una mirada,todo ha de verlo al momento:el primer conocimientoes conocer cuándo enfada. Traduction d’étude
Les épreuves ne servent à rien si elles ne nous apprennent rien. L’homme doit tout saisir d’un coup d’œil, et le premier savoir, c’est de savoir quand on dérange.
- trabajos
- ici, peines et épreuves, et non « emplois »
- enfada
- agace, importune
Strophe 1148
Su esperanza no la cifrennunca en corazón alguno;en el mayor infortuniopongan su confianza en Dios;de los hombres, sólo en uno;con gran precaución en dos. Traduction d’étude
Ne placez jamais votre espérance dans aucun cœur. Dans le plus grand malheur, mettez votre confiance en Dieu ; parmi les hommes, en un seul, et avec beaucoup de prudence en deux.
Strophe 1149
Las faltas no tiene límitescomo tienen los terrenos;se encuentran en los mas güenos,y es justo que les prevenga:aquel que defetos tenga,disimule los ajenos. Traduction d’étude
Les fautes n’ont pas de bornes, comme en ont les terrains ; on en trouve même chez les meilleurs, et il est juste que je vous prévienne : que celui qui a des défauts ferme les yeux sur ceux des autres.
- güenos
- bons (buenos)
- defetos
- défauts (defectos)
Strophe 1150
Al que es amigo, jamáslo dejen en la estacada,pero no le pidan nadani lo aguarden todo de el:siempre el amigo más fieles una conducta honrada. Traduction d’étude
Ne laissez jamais un ami en plan, mais ne lui demandez rien et n’attendez pas tout de lui : l’ami le plus fidèle, c’est toujours une conduite honnête.
- dejar en la estacada
- laisser en plan, abandonner dans le danger
Strophe 1151
Ni el miedo ni la codiciaes güeno que a uno le asalten,ansi, no se sobresaltenpor los bienes que perezcan;al rico nunca le ofrezcany al pobre jamás le falten. Traduction d’étude
Il n’est pas bon de se laisser gagner par la peur ni par la convoitise ; ne vous tourmentez donc pas pour des biens qui périssent. Au riche, n’offrez jamais rien ; au pauvre, ne faites jamais défaut.
Strophe 1152
Bien lo pasa, hasta entre pampas,el que respeta a la gente;el hombre ha de ser prudentepara librarse de enojos:cauteloso entre los flojos,moderado entre valientes. Traduction d’étude
Il vit bien, même chez les Indiens de la pampa, celui qui respecte les gens. L’homme doit être prudent pour s’épargner les ennuis : méfiant parmi les lâches, mesuré parmi les braves.
- pampas
- les peuples autochtones de la pampa
- flojos
- faibles, lâches
Strophe 1153
El trabajar es la ley,porque es preciso alquirir;no se espongan a sufriruna triste situación:sangra mucho el corazóndel que tiene que pedir. Traduction d’étude
Travailler, c’est la loi, car il faut bien gagner sa vie ; ne vous exposez pas à souffrir une triste situation : il saigne beaucoup, le cœur de celui qui doit mendier.
- alquirir
- acquérir, gagner (adquirir)
Strophe 1154
Debe trabajar el hombrepara ganarse su pan;pues la miseria, en su afánde perseguir de mil modos,llama en la puerta de todosy entra en la del haragán. Traduction d’étude
L’homme doit travailler pour gagner son pain, car la misère, acharnée à poursuivre de mille manières, frappe à la porte de tous et entre chez le paresseux.
- haragán
- paresseux, fainéant
Strophe 1155
A ningún hombre amenacen,porque naides se acobarda;poco en conocerlo tardaquien amenaza imprudente:que hay un peligro presentey otro peligro se aguarda. Traduction d’étude
Ne menacez personne, car personne ne se laisse intimider ; celui qui menace sans prudence apprend vite qu’il y a un danger présent et un autre qui l’attend.
Strophe 1156
Para vencer un peligro,salvar de cualquier abismo-por esperencia lo afirmo-,más que el sable y que la lanzasuele servir la confianzaque el hombre tiene en si mismo. Traduction d’étude
Pour vaincre un danger et échapper à n’importe quel abîme (je l’affirme par expérience), plus que le sabre et la lance, ce qui sert, c’est la confiance que l’homme a en lui-même.
- esperencia
- expérience (experiencia)
Strophe 1157
Nace el hombre con la astuciaque ha de servirle de guía;sin ella sucumbiría:pero, sigún mi esperencia,se vuelve en unos prudenciay en los otros picardía. Traduction d’étude
L’homme naît avec la ruse qui doit lui servir de guide ; sans elle, il succomberait. Mais, d’après mon expérience, elle devient prudence chez les uns et filouterie chez les autres.
- sigún
- selon (según)
- picardía
- filouterie, roublardise (faux ami : rien à voir avec la « picardie » ni avec le « piquant »)
Strophe 1158
Aprovecha la ocasiónel hombre que es diligente;y, tenganló bien presente:si al compararla no yerro,la ocasión es como el fierro:se ha de machacar caliente. Traduction d’étude
L’homme diligent saisit l’occasion. Et retenez-le bien, si ma comparaison est juste : l’occasion est comme le fer, il faut la battre pendant qu’elle est chaude.
- fierro
- fer (hierro), et le nom du héros
- machacar
- battre, marteler
Strophe 1159
Muchas cosas pierde el hombreque a veces las vuelve a hallar;pero les debo enseñar,y es gúeno que lo recuerden:si la verguenza se pierde,jamás se vuelve a encontrar. Traduction d’étude
L’homme perd bien des choses qu’il lui arrive de retrouver. Mais je dois vous l’apprendre, et il est bon que vous vous en souveniez : la honte, une fois perdue, ne se retrouve jamais.
Strophe 1160
Los hermanos sean unidosporque ésa es la ley primeratengan unión verdaderaen cualquier tiempo que sea,porque, si entre ellos pelean,los devoran los de ajuera. Traduction d’étude
Que les frères soient unis, car c’est la loi première. Soyez vraiment unis, en tout temps, car s’ils se battent entre eux, ceux du dehors les dévorent.
- ajuera
- dehors (afuera)
Strophe 1161
Respeten a los ancianos:el burlarlos no es hazaña;si andan entre gente estrañadeben ser muy precavidos,pues por igual es tenidoquien con malos se acompaña. Traduction d’étude
Respectez les anciens : se moquer d’eux n’a rien d’un exploit. Si vous allez parmi des inconnus, soyez très prudents, car on tient pour pareil aux méchants celui qui les fréquente.
- estraña
- étrangère, inconnue (extraña)
- precavidos
- prudents, sur leurs gardes
Strophe 1162
La cigüeña, cuando es vieja,pierde la vista, y procurancuidarla en su edá maduratodas sus hijas pequeñas:apriendan de las cigüeñaseste ejemplo de ternura. Traduction d’étude
La cigogne, quand elle devient vieille, perd la vue, et toutes ses petites filles s’efforcent de la soigner dans son grand âge. Apprenez des cigognes cet exemple de tendresse.
- edá
- âge (edad)
- apriendan
- apprenez (aprendan)
Strophe 1163
Si les hacen una ofensa,aunque la echen en olvido,vivan siempre prevenidos;pues ciertamente sucedeque hablará muy mal de ustedesaquel que los ha ofendido. Traduction d’étude
Si l’on vous fait une offense, même si vous l’oubliez, restez toujours sur vos gardes, car il est certain que celui qui vous a offensés dira beaucoup de mal de vous.
Strophe 1164
El que obedeciendo vivenunca tiene suerte blanda,mas con su soberbia agrandael rigor en que padece:obedezca al que obedecey será gúeno el que manda. Traduction d’étude
Celui qui vit en obéissant n’a jamais un sort facile, mais son orgueil ne fait qu’alourdir la rigueur qu’il endure. Qu’il obéisse à qui obéit, et celui qui commande sera bon.
Strophe 1165
Procuren de no perderni el tiempo ni la vergüenza;como todo hombre que piensa,procedan siempre con juicio;y sepan que ningún vicioacaba donde comienza. Traduction d’étude
Tâchez de ne perdre ni votre temps ni votre honneur ; comme tout homme qui réfléchit, agissez toujours avec jugement, et sachez qu’aucun vice ne s’arrête là où il commence.
Strophe 1166
Ave de pico encorvadole tiene al robo afición;pero el hombre de razónno roba jamás un cobre,pues no es vergúenza ser pobrey es vergúenza ser ladrón. Traduction d’étude
L’oiseau au bec crochu a du goût pour le vol ; mais l’homme de raison ne vole jamais un sou, car ce n’est pas une honte d’être pauvre, et c’est une honte d’être voleur.
- cobre
- pièce de cuivre, sou
Strophe 1167
El hombre no mate al hombreni pelé por fantasía;tiene en la desgracia míaun espejo en que mirarse;saber el hombre guardarsees la gran sabiduría. Traduction d’étude
Que l’homme ne tue pas l’homme et ne se batte pas par bravade. Il a dans mon malheur un miroir où se regarder : savoir se retenir, voilà la grande sagesse.
- pelé
- se batte (pelee)
- por fantasía
- par bravade, pour se faire valoir
Strophe 1168
La sangre que se redamano se olvida hasta la muerte;la impresión es de tal suerte,que, a mi pesar, no lo niego,cai como gotas de juegoen la alma dei que la vierte. Traduction d’étude
Le sang versé ne s’oublie pas jusqu’à la mort ; il marque tant que, malgré moi, je ne le nie pas, il tombe comme des gouttes de feu dans l’âme de celui qui le répand.
- redama
- répand (derrama)
- juego
- feu (fuego)
- dei
- de
Strophe 1169
Es siempre, en toda ocasión,el trago el pior enemigo;con cariño se los digo,recuérdenlo con cuidado:aquel que ofiende embriagadomerece doble castigo. Traduction d’étude
En toute occasion, la boisson est toujours le pire ennemi. Je vous le dis avec affection, souvenez-vous-en bien : celui qui offense en état d’ivresse mérite double châtiment.
- trago
- boisson alcoolisée, verre
- ofiende
- offense (ofende)
Strophe 1170
Si se arma algun revolutis,siempre han de ser los primeros,no se muestren altaneros,aungue la razón les sobre:en la barba de los pobresaprienden pa ser barberos. Traduction d’étude
S’il éclate une bagarre, c’est toujours vous qui paierez les premiers. Ne vous montrez pas arrogants, même si vous avez mille fois raison : c’est sur la barbe des pauvres que les barbiers apprennent le métier.
- revolutis
- bagarre, grabuge
- aungue
- même si (aunque)
Strophe 1171
Si entriegan su corazóna alguna mujer querida,no le hagan una partidaque la ofienda a la mujer:siempre los ha de perderuna mujer ofendida. Traduction d’étude
Si vous donnez votre cœur à une femme aimée, ne lui faites pas un affront qui la blesse : une femme offensée finira toujours par vous perdre.
- entriegan
- donnez (entregan)
- partida
- ici, mauvais tour, affront
Strophe 1172
Procuren, si son cantores,el cantar con sentimiento,ni tiemplen el estrumentopor sólo el gusto de hablar,y acostúmbrense a cantaren cosas de jundamento. Traduction d’étude
Si vous êtes chanteurs, efforcez-vous de chanter avec sentiment ; n’accordez pas l’instrument pour le seul plaisir de parler, et prenez l’habitude de chanter des choses qui ont du fond.
- tiemplen
- accordez (templen)
- estrumento
- instrument
- jundamento
- fond, fondement (fundamento)
Strophe 1173
Y les doy estos consejosque me ha costado alquirirlos,porque deseo dirigirlos;pero no alcanza mi cenciahasta darles la prudenciaque precisan pa seguirlos. Traduction d’étude
Je vous donne ces conseils, qui m’ont coûté cher à acquérir, parce que je veux vous guider ; mais ma science ne va pas jusqu’à vous donner la sagesse qu’il faut pour les suivre.
- alquirirlos
- les acquérir
- precisan
- il vous faut, vous avez besoin
Strophe 1174
Estas cosas y otras muchasmedité en mis soledades;sepan que no hay falsedadesni error en estos consejos:es de la boca del viejode ande salen las verdades. Traduction d’étude
Ces choses et bien d’autres, je les ai méditées dans mes solitudes. Sachez qu’il n’y a ni mensonge ni erreur dans ces conseils : c’est de la bouche du vieux que sortent les vérités.
- ande
- où (donde)
Pourquoi ces conseils restent vivants
Beaucoup de lecteurs gardent ces strophes en mémoire parce qu’on peut les répéter en famille. Mais une lecture attentive va au-delà des formules : elle se demande pourquoi Fierro valorise la solidarité après la séparation, fait l’éloge du travail après avoir perdu son propre gagne-pain et condamne la violence alors que la violence a marqué sa vie.
Le lecteur francophone y reconnaîtra une tradition familière, celle des « conseils d’un père à ses enfants », mais transportée dans la pampa, autour du feu et du maté. Pour découvrir ce monde, lisez Le maté, boisson de la pampa.
Sources et lectures
- Le chant XXXII dans le lecteur du texte original
- Édition espagnole annotée des Conseils
- Comment lire Martín Fierro en espagnol quand on est francophone
Intégrité du texte : les vers ci-dessus viennent directement du corpus du poème utilisé dans tout le site ; aucun vers n’a été réécrit pour cette page. Les traductions d’étude et les notes sont de la rédaction de MARTINFIERRO.ORG.